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Les grues d’Ibykus

mercredi 22 février 2012

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Jacques Cheminade
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Dans l’un des poèmes les plus célèbres de la littérature allemande, Friedrich Schiller décrit comment les coupables d’un meurtre sont identifiés dans l’amphithéâtre de Corinthe, par un vol de grues passant au-dessus de leurs têtes. Elles les poussent à se dénoncer eux-mêmes et vengent ainsi Ibykus, le poète qu’ils ont assassiné.

Aujourd’hui, en France, ces vers me reviennent à l’esprit pour deux raisons. La première est que Schiller fut fait citoyen d’honneur de notre pays par la Législative, en 1792, « pour avoir consacré sa vie à bannir les préjugés de la terre et à reculer les bornes des connaissances humaines ». Ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme devraient être aujourd’hui le ciment de l’entente et de la coopération franco-allemande. Sa conception de l’être humain, diamétralement opposée à celle que se font tous les Merkozy de la terre, est fondée sur l’émancipation des facultés créatrices et non sur le saccage social et un équilibre budgétaire devenu la mystique destructrice de l’oligarchie. Ce que l’on impose à la Grèce est en effet la honte de l’Europe et risque de retomber plus tôt qu’on ne le pense sur nos propres têtes.

La seconde raison de mon souvenir relève directement du sujet du poème. Schiller montre que les coupables ne peuvent pas échapper au poids de leurs délits ou de leurs crimes, car après les avoir commis, ils ne peuvent éviter le lapsus de leur conscience. Il en est ainsi aujourd’hui pour trois cas qui peuvent paraître très dissemblables mais qui ont un point commun : l’irritation des puissants lorsque l’hypocrisie qui les pousse à violer leurs propres lois se trouve dénoncée. Je pense à Denis Robert dans l’affaire Clearstream, à Jean-Claude Duret dans l’étrange partenariat public-privé du 1% logement des Hauts-de-Seine et à ce qui m’est à moi-même arrivé dans la campagne présidentielle de 1995.

Denis Robert a écrit la vérité sur ce qu’il avait vu et entendu. Cela n’était sans doute pas sans rapport avec un compte ouvert au Luxembourg sous le nom d’un autre grand poète allemand, Heine, qui a dû se retourner dans sa tombe en voyant couler autour de lui tant de cet argent douteux dont il s’était toujours moqué de son vivant. Bafoué, moqué et insulté, Denis Robert a finalement été reconnu non coupable dans une affaire qui aurait dû lui valoir dès le départ l’estime de tous les partisans de l’Etat de droit.

Jean-Claude Duret, contraint à une retraite prématurée par son employeur, lâché par son syndicat et mis à l’écart pour avoir trahi la règle du jeu de l’affairisme, a vu après plus de douze ans son honneur lavé devant le tribunal correctionnel de Nanterre, aux réquisitions cependant encore bien complaisantes envers ceux qui ont fréquenté les allées et les valises du pouvoir.

Moi-même, ayant vu mon compte de campagne rejeté en 1995 par le Conseil constitutionnel présidé par Me Roland Dumas, assiste aujourd’hui au passage des grues d’Ibykus au-dessus de ses bottines. En effet, Me Dumas a reconnu que « Jacques Cheminade était plutôt maladroit alors que MM. Balladur et Chirac étaient adroits », étrange conception justifiant le viol du droit. Deux juges d’alors, Jacques Robert et maintenant Maurice Faure, ont sauvé leur honneur en témoignant de ce qui s’était passé à l’époque. Il ne reste plus qu’à faire cesser les poursuites arbitraires engagées à mon égard.

L’essentiel est cependant qu’aucun d’entre nous n’entend jouer les victimes professionnelles. Ce qui nous intéresse est que ce qui nous est arrivé ne puisse plus arriver à personne. Pour ma part, je pense que le seul antidote efficace est de rompre avec l’esprit de caste qui a permis que cela arrive. Notre ténacité donne espoir que dans la tempête financière et la décomposition politique que nous vivons, l’oligarchie des incapables soit enfin mise en échec.

Jacques Cheminade

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